IA au travail : usages fantômes et rôle du manager

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Points clés à retenir

  • Adoption rapide : 73 % des salariés utilisent l’IA en 2026, soit une hausse de 10 points en un an, souvent avant tout déploiement officiel.
  • Usages fantômes : plus de 60 % des utilisateurs contournent les outils fournis par leur entreprise, créant des risques de sécurité et de gouvernance.
  • Rôle du manager : 53 % des managers estiment que l’IA impacte leur fonction et 51 % constatent une charge de travail accrue pour l’accompagnement.

L’intelligence artificielle s’installe à une vitesse fulgurante dans les entreprises, mais son intégration reste en décalage avec les pratiques réelles des salariés. C’est le constat sans appel de la deuxième édition de l’Observatoire Greenworking x Ipsos BVA, dévoilé en septembre 2026. Entre gains de productivité indéniables, usages clandestins et inquiétudes sur l’avenir des métiers, les managers se retrouvent en première ligne. En pratique, cette étude révèle une transformation profonde, mais encore mal encadrée.

Une adoption qui dépasse les entreprises

Le constat est sans appel : 73 % des salariés déclarent utiliser l’IA au travail, soit dix points de plus qu’en 2025. Pourtant, moins d’un salarié sur deux indique que l’IA générative a été officiellement déployée dans son entreprise. Autrement dit, les usages progressent plus vite que les organisations ne parviennent à les structurer. « Les évolutions sont spectaculaires entre 8 et 15 points selon les catégories, ce qui signifie que ce que nous mesurons a encore progressé en quelques mois », souligne Brice Teinturier, directeur général délégué d’Ipsos BVA. Ce décalage traduit une phase de transition où les salariés expérimentent de leur côté, tandis que les entreprises cherchent encore leurs règles et leurs modèles d’organisation.

Les usages restent néanmoins concentrés sur des tâches d’assistance : rédaction ou correction de textes, recherche d’informations, traduction ou synthèse. « Ces usages sont à la fois très variés mais ils sont encore un peu pauvres par rapport au potentiel de l’IA », observe Brice Teinturier. L’IA est donc déjà entrée dans le quotidien professionnel, sans avoir encore transformé en profondeur les façons de travailler. Ce qui fait vraiment la différence, c’est la capacité des entreprises à encadrer ces pratiques pour en tirer pleinement parti.

Les « usages fantômes » persistent

Cette adoption rapide ne signifie pas que les pratiques sont totalement encadrées. Plus de six utilisateurs sur dix n’ont pas systématiquement recours aux outils déployés par leur entreprise. Certains utilisent donc des solutions extérieures au cadre défini par leur employeur, parfois sans en informer leur manager, leurs collègues ou leurs clients. Ces « usages fantômes » posent des problèmes de sécurité, de confidentialité et de gouvernance.

Pour les entreprises, l’enjeu consiste dès lors à trouver un équilibre entre sécurisation et expérimentation. « Trop d’encadrement pourrait tuer la flamme », estime Brice Teinturier. Les entreprises doivent donc définir des règles sans décourager les initiatives individuelles, alors même que les pratiques évoluent très rapidement. La formation apparaît comme l’un des leviers de cette régulation : elle ne sert pas seulement à apprendre à utiliser un outil, elle contribue aussi à réduire les craintes et à donner aux salariés les moyens de comprendre la transformation de leur métier. Dans l’enquête, les salariés ayant suivi une formation à l’IA sont nettement moins nombreux à exprimer des inquiétudes. L’enjeu pour les entreprises est alors de former autant aux usages qu’au discernement, c’est-à-dire savoir ce que l’IA peut faire, mais aussi identifier ce qui doit rester sous contrôle humain.

Des gains de productivité réels mais nuancés

Les effets immédiats de l’IA sont plutôt perçus positivement : 75 % des salariés déclarent gagner du temps grâce à l’IA. Ils ont notamment le sentiment de travailler plus vite et d’améliorer la qualité de leur production. Mais ces gains ne signifient pas nécessairement une diminution de la charge de travail : le temps libéré est souvent réinvesti dans d’autres tâches, notamment dans la vérification des résultats produits par l’IA. Ce qui fait vraiment la différence, c’est la capacité à réallouer ce temps à des activités à plus forte valeur ajoutée.

Une part importante des salariés estime que certaines de leurs tâches pourraient être réalisées avec l’aide d’une IA dans les prochaines années. Et 36 % pensent que leur emploi pourrait disparaître dans les dix ans en raison du développement de l’IA. La crainte porte donc moins sur une disparition immédiate du poste que sur la transformation progressive du contenu du travail et sur la valeur ajoutée que chacun pourra continuer à apporter. Mais cette inquiétude n’est pas figée : la formation semble jouer un rôle important dans son évolution. Mieux les salariés comprennent les outils et les transformations qu’ils entraînent, plus ils sont en mesure de se projeter. L’enjeu est donc de donner les moyens de comprendre et d’accompagner le changement.

Le manager, nouveau maillon clé

Cette transformation redessine surtout le rôle managérial : 53 % des managers déclarent que l’IA a un impact sur leur fonction et 51 % estiment que son accompagnement accroît leur charge de travail. Le manager doit désormais accompagner les usages, réduire les écarts de compétences, fixer des repères et préserver la qualité des relations humaines.

Pour Brice Teinturier, le métier du manager doit lui-même prendre le virage : « un manager qui est déconnecté de ces transformations et qui ne maîtrise pas les outils est vite largué. Il n’est plus crédible et est vite délégitimé aux yeux de ses collaborateurs. » Mais la maîtrise technique ne suffit pas. « Si le manager n’est pas capable de s’adapter, il reste alors coincé dans un rôle ancien qui est devenu inadapté par rapport aux mutations. »

Le manager devient ainsi un intermédiaire essentiel entre les outils, les équipes et l’organisation. Il doit comprendre les usages sans nécessairement devenir un expert technique, mais aussi accompagner les différences de rythme entre collaborateurs, faire émerger de nouvelles compétences et maintenir le collectif. Après l’expérimentation individuelle, les entreprises cherchent désormais à faire émerger des pratiques collectives, avec des règles, de la formation et un management capable d’accompagner des métiers en évolution. Soyons clairs : ce virage managérial est loin d’être achevé, mais il conditionne la réussite de la transformation.